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De la comète à la constellation

Récits de maisons bourgeoises et colocations bruxelloises au prisme des parent(alit)és néo-queers non nucléaires, polyamoureuses et polymorphes

Le modèle bourgeois de la famille et de la société, qui prend forme au XIXe siècle, s’est traduit dans la structure et la conception de demeures à son image ; aujourd’hui, nos manières de nous lier - de faire famille, communauté, maisonnée - sont diverses, et nous nous trouvons à chercher un espace à habiter d’une manière qui nous soit propre, qui résonne de manière cohérente avec nos modes de vie.

Dans ce récit de vie, Victor A. L. analyse la manière dont plusieurs ensembles immobiliers en région bruxelloise ont pu être réinvestis, réappropriés, pour correspondre aux besoins nouveaux de notre société.


IL ÉTAIT TROIS FOIS...

Depuis la fin du XXe siècle, les anarcho-queers, en tant que communauté marginalisée, n’ont eu de cesse que de devoir se réinventer des modèles d’habiter, basés sur des valeurs singulières et des formes hybrides, dans une volonté de subversion du modèle bourgeois.

À Bruxelles, bon nombre de maisons de maître délaissées sont devenues des colocations. Dans la continuité des expériences vécues au sein de squats ou d’occupations temporaires post-industrielles de la capitale, plusieurs collectifs queers se sont progressivement saisis de ces maisons pour en faire des lieux communautaires de réinvention, en confrontation avec le modèle bourgeois. Qu’est ce que cela traduit de notre rapport au collectif, en tant que personnes queers ? En quoi les réappropriations de logements par des groupes queers et anarchistes ont-elles une influence sur les typologies, les programmes et les flux des personnes queers à l’échelle bruxelloise ?

Je vous emmène au beau milieu de récits contemporains de parent(alit)és queers, qui redéfinissent les contours et les limites d’une ville mutante, pour celleux qui souhaitent en finir avec le modèle de logement familial nucléaire. Je vous invite, à travers mon regard d’architecte artiste queer protéiforme, à explorer différentes contrées, habitations, colocations, maisonnées, au sein desquelles j’ai pu vivre ou voyager.

Que le récit commence…

CHAPITRE 1 — SORTIR DE LA MAISON UNIFAMILIALE BOURGEOISE, EN DIALOGUE AVEC MON AMIE ASTRÉE DUVAL

La maison de maître bruxelloise classique présente une typologie singulière, avec un jardin arrière dont une partie en contrebas est accessible depuis une cave, une salle de bain et un WC à mi-étage, ou encore la cuisine en sous-sol ; l’usage de certains matériaux comme la brique et la pierre bleue en est également caractéristique. Ces maisons de notaires, d’avocats ou encore d’architectes ont été construites entre la seconde moitié du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Les différentes demeures que nous allons visiter sont inspirées de ce modèle, et correspondent à quelques détails près à sa typologie, même si leur style est dans certains cas plus éclectique.

Ayant perdu sa fonction de maison unifamiliale, la maison est souvent découpée en appartements distincts, ou modernisée pour en louer les chambres dans le cas de logements plus précaires encore. À côté de cela, certaines maisons vont être réhabilitées entièrement par leurs propriétaires et destinées à des colocations allant de 5 à parfois 12 personnes. Cette formule va permettre à une certaine communauté queer et anarchiste d’avoir accès à ces espaces, devenus moins coûteux, et d’investir les lieux pour former des colocations où les codes et les agencements spatiaux vont pouvoir se réinventer. La maison bourgeoise devient un lieu de création subversive : a queer communal kinship.

La philosophe Astrée Duval |1| a pour objet de recherche, notamment, l’habitat et la filiation queer ; dans son livre Queer Communal Kinship Now ! (2023), elle évoque le « mal-être au logement » des personnes queers souhaitant sortir du cadre et du modèle familial, et qui proposent de nouveaux schémas pour contourner, détourner, les privilèges et les normes établies, dans une perspective anticapitaliste et queer, à travers la mise en place de réseaux communautaires solidaires, dits de « copinage ». Dans cet ouvrage, Astrée utilise l’expression « queer communal kinship » pour désigner une forme de parentalité queer communautaire rencontrée dans plusieurs nouvelles formes de logement : dans des squats, des occupations, des maisons.

Fasciné·e et convaincu·e par ses écrits, je me suis employé·e à expliciter cette « queer communal kinship », en mêlant nos théories néo-queers, nos manières de faire récit et de faire famille, en proposant un ensemble de réflexions théoriques, philosophiques que son œuvre m’inspirait, et dont je vous livre la substance.

Dénaturaliser la famille, dans son sens traditionnel et normatif, est un projet nécessaire et ambitieux. C’est en démantelant la structure du logement fait par et pour les familles nucléaires que nous pourrons réellement sortir du patriarcat et des typologies monofonctionnelles.

Il est nécessaire d’opérer un changement dans la manière dont nous pensons nos relations sociales, en particulier celles qui revêtent une importance majeure dans nos vies : les relations d’intimité, de proximité et de soin. À cet égard, reconstruire la communalité, l’empathie et la compassion est une tâche immense à poursuivre sur les ruines psychosociales laissées par notre histoire de capitalisme patriarcal ou de patriarcat capitaliste.

Pour sortir du logement patriarcal il faut le décloisonner, et repenser collectivement, de manière communautaire. L’espace queer, c’est selon moi un espace où les corps se galvanisent, s’enchevêtrent, se confondent et s’hybrident. L’architecture queer induit quant à elle une architecture sans architectes, portée par les personnes qui l’habitent – soit une pratique architecturale queer où l’on hacke l’espace ensemble. Mais comment peut-on réellement sortir, formellement et matériellement, du modèle hétéronormatif du logement ?

L’institution familiale naturalise la propriété privée et normalise l’exclusion, l’accumulation et la hiérarchisation. La famille occidentale d’aujourd’hui est la cristallisation de logiques coloniales, patriarcales et capitalistes, d’habitudes cognitives et relationnelles que tout individu informé devrait aujourd’hui tenter de purger de ses propres pratiques sociales, au titre de sa propre responsabilité éthique. En ce sens, se mettre en couple sur le modèle hétéronormatif, s’installer dans une maison individuelle et faire des enfants aujourd’hui, c’est bien là la posture sociale la plus privilégiée récompensant la docilité et la complaisance à ces valeurs. La famille aujourd’hui, c’est aussi souvent, en tant que personne queer, notre famille choisie. Est-ce qu’on doit tirer un trait sur les schémas familiaux idéaux normatifs ou essayer de (se) reconstruire ensemble à partir de ces schémas ? Qu’en est-il d’un espace logement polymorphe et polyamoureux ? Le polyamour, comme pratique micropolitique est un système d’anarchie relationnelle qui est éclairant une fois mis en parallèle avec la manière de concevoir l’espace logement familial de manière polymorphe. « Nous vivons dans un monde abîmé, violent, hiérarchisant, exploitant les corps, les êtres-vivant·es et la terre. Les systèmes de domination qui cadrent ce monde produisent des schémas et des modes de vie qui contraignent des corps et des désirs. La monogamie est institutionnalisée et a des airs d’horizon indépassable mis en place pour tout un tas d’outils, d’épistémologies et de politiques normatives restrictives. » |2|

La « famille » occupe une place si importante dans nos discours publics et nos ordres symboliques que son rejet pur et simple pourrait être contre-productif pour les groupes visant à remettre en question les hiérarchies et les schémas psychosociaux qui régissent l’évolution de notre nature et de notre culture. Au contraire, tout collectif politique conscient et structuré doit intégrer dans ses réflexions la question de la reproduction sociale telle qu’elle se produit dans ses propres rangs. Quoi qu’il en soit, la dénaturalisation du modèle bourgeois hétéronormatif semble impérative. La structure familiale que nous avons défendue comme idéal culturel au cours des dernières décennies a été une catastrophe pour beaucoup. Plus que jamais, il est temps de trouver de meilleures façons de grandir, de vivre et de mourir ensemble.

Dans son workshop « La Queer Life – Domesticity, Kinship, Utopia » |3|, Astrée cherche à découvrir de manière communale comment nous émanciper du modèle monolithique de la famille nucléaire et de l’hétéronormativité gravée dans nos paysages sociaux et architecturaux. Inspiré par les approches anti-patriarcales et genderfuck |4| de l’art ménager, ce workshop a permis une exploration collective de ce que la queerness produit sur nos impulsions domestiques. « Par la discussion, le dessin et le mouvement, développons nos récits de connexion et dessinons les contours de nos utopies féministes queers. » |5|

CHAPITRE 2 — LES MODÈLES DE SQUAT ET L’APPROPRIATION D’ESPACES INDUSTRIELS PAR LES QUEERS

Avant d’observer l’influence des colocations et collectifs anarcho-queers sur les spatalités des maisons bourgeoises, il est intéressant d’observer comment ces collectifs et communautés se réapproprient dans un premier temps les espaces industriels pour des occupations temporaires, auxquelles iels sont cantonné·es en raison de la précarité de la communauté, du manque d’accès des personnes queers au logement, ainsi que de la discrimination subie lors de la recherche d’un hébergement.

L’élaboration et la conception des occupations queers, de manière générale, se fait selon une démarche participative, sans système de hiérarchie, avec la mise en place de chantiers participatifs. Il s’agit d’un processus opérant et éclairant qui s’applique également au sein des maisons bourgeoises réinvesties, qu’elles soient des occupations ou non. Ce fut le cas, par exemple, lors de la rénovation par l’asbl L Trans Form |6| de l’ancien hôtel de maître des Grands Carmes, désormais réhabilité par le bureau d’architecture Manger-Nielsen, accompagné par le pôle de conseil spécialisé en genre et LGBTQIA+ de L’architecture qui dégenre |7|. Pour passer d’un espace de logement à un lieu associatif, les différent·es occupant·es du secteur associatif LGBTQIA+ ont dû se réapproprier les espaces d’habitation, les chambres, les cuisines, les salles de bain, pour en faire des bureaux, des salles de réunion, d’exposition, de spectacle, d’animation. C’est par la participation, le care |8| et le communautaire qu’un nouvel espace prend forme et constitue l’un des points centraux safes, culturels et associatifs du projet de la MACS |9| Bruxelles.

Un autre exemple d’occupation temporaire queer autogérée, qui a existé entre 2019 et 2024, était le Naast Monique, située le long du canal à Anderlecht, sur le quai de l’Industrie, qui correspondait également à ce système de démarche participative par le care.

V-A
« J’ai connu cet espace dès sa création via des amix queers. J’ai eu la chance de pouvoir participer aux réunions de réflexion autour de la fondation du lieu et ses travaux de réhabilitation, notamment l’isolation du rez-de-chaussée, ainsi que la communication et la signalétique du lieu. Le lieu m’a tout de suite paru extrêmement vaste et modulable, l’étendue des programmes possibles dans cet espace queer semblait infinie. De plus, le système horizontal, autogéré et la non-mixité apparaissaient comme des leviers à une vie communautaire et à une appropriation spatiale queer, en dehors des schémas de construction et d’aménagement destinés aux familles nucléaires. »

Au moment de sa création, cet espace a « pour vocation d’accueillir et de mettre en place des projets conçus pour et par des personnes meuf-trans-bi-pédé-gouines-queer-tds et souhaite proposer un espace de sociabilité de référence par et pour nos communautés. Porté par un collectif ouvert et émergent, Naast Monique tient à respecter un fonctionnement horizontal, participatif et auto-géré, selon une logique inclusive et bienveillante des personnes queers précarisées, en situation légale ou non » |10|. Ce projet proposait de nombreux évènements également en non-mixité pour les personnes racisées, trans ou sexisées notamment. Cet espace anarcho-queer est intéressant dans sa dynamique horizontale, car tout le lieu a été aménagé et réhabilité par et pour des personnes queers. Ainsi, au rez-de-chaussée, le vestibule est devenu une drag/changing room, la cuisine s’est adaptée en cuisine communautaire, l’espace garage est devenu une salle de récup’ alimentaire permettant aux usager·ères queers précaires de venir faire leurs courses.

L’occupation temporaire semble être l’une des interfaces de rencontre les plus appropriées pour les personnes queers à Bruxelles : elle répond à des besoins pluriels, mixtes, elle autorise une adaptation spatiale ainsi qu’une accessibilité pour les personnes précaires et une flexibilité de l’espace. Les occupations queers sont régulièrement identifiées comme des zones safe, permettant une vie communautaire sereine et adaptées à des besoins spécifiques. Cependant, ces lieux sont aussi régulièrement menacés en raison de leur précarité. Les occupations temporaires spécifiquement destinées aux publics minorisés et plus particulièrement queers sont très peu nombreuses, et souvent reléguées dans les périphéries urbaines. La plupart de ces occupations survivent maximum cinq ans à Bruxelles, même si les contrats d’occupation sont régulièrement renouvelés.

Ces occupations sont essentielles car elles agissent comme de réels safe spaces |11| pour ces communautés, et plus particulièrement lorsqu’elles ont recours à la non-mixité (LGBTQIA+, FLINTA |12| ou trans non-binaire). La non-mixité apparaît comme essentielle au sein de ces espaces : c’est un outil de lutte, un levier vers l’égalité, mais elle permet aussi de créer un endroit bienveillant où les personnes concerné·es peuvent témoigner en toute sécurité et libérer leur parole de manière plus égalitaire. Les programmes des lieux d’occupation LGBTQIA+ sont toujours d’usage mixte et incluent régulièrement des zones d’accueil et d’hébergement d’urgence pour les personnes LGBTQIA+ mineures rejetées par leur famille, ou pour des personnes migrantes en demande de protection sociale. Ces espaces, au sein d’anciennes usines ou de logements abandonnés, sont également des lieux festifs qui connaissent une vie nocturne développée dans le but de permettre aux communautés d’échapper aux oppressions systémiques du quotidien et de renforcer les liens communautaires. Nous pouvons citer, en mémoire à ces espaces qui aujourd’hui n’existent plus et qui ont queerisé Bruxelles : le 123, la Zinzinerie, le Speed Club, l’Utopique Palace, le Barlok, le Marie-Louise ou encore Naast Monique qui a fermé récemment.

CHAPITRE 3 — MAISONS BOURGEOISES ET/OU COLOCATIONS ANARCHO-QUEERS : DE LA COMÈTE À LA CONSTELLATION

Contrée numéro 1 : La Comète

V-A
« J’ai pu y vivre pendant 8 mois environ. L’espace apparaît séduisant pour un artiste, notamment le vaste atelier et sa verrière. Les différentes cabanes en bois greffées au sein de l’espace cuisine/salon plus exigu incitent à une vie communautaire, queer, et un partage des vivres mais aussi des savoirs et des pratiques. C’est une belle expérience à vivre, mais ce n’est pas fait pour tout le monde. Nous en avons fait un espace culturel, de fêtes, de spectacles. Nous avons aussi progressivement queerisé cet espace, avec les différentes personnes qui ont pu l’investir petit à petit, que ce soit au sein de La Comète en elle-même ou de la totalité de l’immeuble. »

La Comète est une pelleterie, une ancienne usine de fourrures et de découpage de peaux. L’avant-maison bourgeoise de style éclectique a été construite pour un peintre anversois en 1901, Charles Peeters. L’arrière-maison constituait son atelier d’artiste ; cette partie de l’immeuble fut reconstruite dans les années 50 pour en faire une usine, laquelle est finalement devenue dans les années 2020 la colocation « La Comète ».

Il s’agit depuis les années 2010 d’un espace de résidence d’artistes. Iels sont hébergés au sein de chambres-cabanes en bois exiguës, et peuvent avoir accès à une salle de danse agrémentée d’une verrière.

En 2018, le lieu a pu être loué pour une colocation, bien qu’il ne soit pas totalement adapté à cela, pour des questions de proximité, d’humidité et de ventilation. La Comète est ainsi depuis investie par un public queer et précaire, principalement non-binaire.

Au niveau de la réappropriation spatiale, les programmes et utilisation de chaque pièce ont évolué au fur et à mesure des colocations et de la queerisation du lieu. L’ancien bureau est par exemple devenu la « Love room », soit la seule chambre réellement fermée avec un vrai lit, permettant l’accueil d’amant·es, mais aussi l’hébergement de personnes queers sans domicile. Cette pièce a aussi abrité la convalescence de personnes queers après une opération : notamment, le passe-plat accessible depuis cette pièce et donnant directement sur la cuisine a pu être utilisé afin de nourrir les convives ou les personnes alitées. La cave qui servait originellement pour l’entrepôt de fourrures a progressivement été réhabilitée en deux parties : une salle de projection et une salle de spectacles et de concerts. L’atelier est quant à lui devenu un espace multiforme modulable, permettant de créer un lieu communautaire et événementiel au cœur de la ville. Mais la dichotomie entre l’avant-maison bourgeoise et l’arrière-maison où est l’atelier queer reste effective. Il faut noter que la plupart des maisons que j’ai pu étudier ou visiter masquent les personnes queers en arrière plan, dans l’arrière-maison, dans la cabane au fond du jardin… Cette invisibilité depuis la rue peut également s’avérer bénéfique afin de préserver l’intimité et ne pas être mis·e·s en vitrine aux yeux de la ville. C’est d’ailleurs de cette façon que sont implantées les différentes Maisons Arc-en-ciel en Belgique : leur situation géographique parfois excentrée et leur façade neutre visent à préserver l’anonymat et la discrétion.

Contrée numéro 2 : La Pigeonnière

V-A
« Je pénètre dans cette maison de maître typique bruxelloise à Anderlecht pour la première fois. Un drapeau queer sur la façade retient tout de suite mon attention. Depuis la rue, une chambre en bow window est visible : harnais, lumière tamisée, tulles, une vraie scène de spectacle. Je rejoins mon amie X., pour découvrir cette pigeonnière enchantée, le temps d’une soirée. »

La Pigeonnière est une maison de maître typique bruxelloise : on y retrouve toutes les caractéristiques clefs, en plus des moulures, colonnes et autres ornementations qui font toute la majestuosité de l’endroit. La colocation existe depuis 8 ans ; originellement plutôt anarchiste, elle s’est queerisée il y a environ 5 ans. L’intégration d’une nouvelle personne dans la colocation se fait via les réseaux queer et/ou anarchistes. Actuellement, il n’y a que des femmes qui y vivent et une politique de non-mixité sans hommes cisgenres hétérosexuels y a été maintenue quelques années. Une nouvelle fois, le fonctionnement du lieu et la hiérarchie entre les différentes personnes du groupe sont organisés de manière totalement horizontale, que ce soit dans la répartition des tâches ou dans le relationnel.

Pour en connaître davantage sur ce lieu, j’ai pu discuter avec ses habitant·e·s :

Penses-tu que votre queerness/anarchie a une influence sur vos modes de vie au sein de la maison ? Comment cela s’exprime-t-il ?
Oui, on ramène la communauté chez nous en quelque sorte, on est une extension communautaire, vu qu’on vit loin des schémas normatifs. On a un système horizontal qui fonctionne, que des meufs, pas d’égo, c’est shlag si on en a envie, et ça communique bien.

Quel sentiment as-tu eu en entrant dans la maison la première fois ?
« C’est la maison où je veux vivre, avec ces gens là, c’est là que je veux être ! ». C’est un mix parfait entre une architecture bruxelloise fancy et shlag queer.

Comment vous êtes-vous réapproprié cette maison bourgeoise en tant que personne queer/anarchiste ?
Déjà on a construit un sauna au fond du jardin. Aussi, pendant une longue période, tous les jeudis, on organisait des soirées avec concert dans le salon et DJ dans la cave. On s’est vraiment réapproprié ce lieu méga bourgeois, un lieu de pouvoir. Pendant le Covid par exemple, les bourgeois étaient dépossédés de leurs espaces, de leurs lieux de pouvoir. On s’est dit qu’on allait faire la teuf devant eux, avec cette chambre vitrine qui donne en pleine rue bourgeoise. Les gens se garaient à plusieurs maisons, on avait développé des techniques d’évitement, d’adaptation. Notre maison servait de relais communautaire aux queers qui étaient dépossédés de leurs espaces. La communauté queer actuelle à Bruxelles s’est vraiment fondée en partie à ce moment-là, dans l’urgence. Là, les queers reprenaient le pouvoir.

Ainsi, une nouvelle fois, la réappropriation se fait dans l’horizontalité, la non-mixité, le care, mais aussi la revendication politique.

Le jardin, accessible en contrebas depuis la cave, a été détourné avec un sauna extérieur autogéré par la colocation. La cave et le salon ont été détournés en espaces de fête underground à l’abri des regards. L’ancien salon d’hiver quant à lui, devenu chambre/atelier, est devenu grâce à son bow window un étendard queer, une vitrine sur la ville.

Contrée numéro 3 : La Constellation

V-A
« La Constellation, j’y ai dormi, mangé, fait des câlins, des drag shows, on s’est organisé·es, on a fait communauté, on s’est rassemblé·es, allié·es… »

Il existe des partenariats fréquents entre les différentes maisons queer et/ou anarchistes, qui sont en réalité toutes interconnectées dans leur fonctionnement et dans leurs réseaux. La plupart, situées en périphérie, permettent des plus grands espaces extérieurs et une certaine tranquillité. Ces logements, plus ou moins privatifs, sont régulièrement investis à des fins communautaires et évènementielles par les colocations queers.

À Anderlecht, « La Constellation » est un logement privé établi également dans un cadre d’occupation temporaire, qui permet l’organisation d’événements artistiques queers, et l’hébergement de personnes concernées avec un système de dortoirs. Investi principalement par des personnes appartenant au mouvement des Radical Faeries |13|, l’espace fonctionne ainsi selon des principes davantage éco-queers et éco-féministes. Le jardin devient un espace de concerts et de shows drag, le salon est un espace « câlins », un lieu de projection, ou de réunion communautaire. Chaque espace devient potentiellement une chambre, et la grande modularité du lieu permet d’investir un programme nouveau dans chaque pièce, rendant le lieu fluide, accessible, accueillant et bienveillant. Cependant, les habitant·es doivent renouveler sans cesse leur contrat d’occupation, ce qui installe une certaine instabilité et précarité – comme trop souvent au sein des espaces queers.

CHAPITRE 4 — IELS VÉCURENT HEUREUXSES... ET EURENT BEAUCOUP D’ENFANCES.

Ces différents récits, dialogues, de parent(alit)é, d’adelphes, nous montrent l’importance sociétale des nouvelles méthodes et manières de faire famille chez les personnes queer et anarchistes, et la façon dont elles influencent la spatialité de ces lieux de vie, de confort, de soin, de partage qui se reconstruisent de manière dissidente face au modèle bourgeois, tant du point de vue architectural que sociétal. Les anarcho-queers ayant fréquenté et investi ces maisons sont en effet principalement des personnes dont le statut socio-économique est précaire et qui ont renoncé à leur héritage ou qui remettent en question et détournent le modèle social bourgeois.

« Je suis convaincue de la nécessité de s’engager collectivement à changer les récits qui encadrent nos existences. Nous devons commencer à écrire et à diffuser des histoires sociales différentes ou, mieux, des histoires de différence. […] Il s’agit ici de l’étude critique et du développement d’affects et de modes de vie alternatifs qui tentent de s’épanouir à la fois en s’intégrant au tissu social urbain et en dépassant la répétition des relations sociales normatives. Ce faisant, nous commençons à redéfinir la ville comme un champ d’ouverture. » |14| Astrée Duval, dans Queer Communal Kinship Now !, identifie trois concepts éclairants sur lesquels s’appuient, selon moi, les différents projets de réappropriation des espaces bourgeois par les anarcho-queers : « le queer en tant que force de transformation considérablement puissante qui ne devrait pas être négligée par les dirigeants politiques et les penseurs de gauche ; le communautaire en tant qu’ensemble identifié de pratiques et de tendances psychosociales à nourrir et à chérir dans le contexte d’une existence capitaliste ; et enfin, la parentalité en tant que domaine déterminé de relations sociomatérielles qui doit subir une refonte nécessaire pour que nous puissions développer une culture plus éthique ».

Ainsi, ces différentes maisons et occupations répondent à un système de détournement et de déconstruction des schémas hétéronormatifs. En effet, la maison bourgeoise, bien qu’ancrée dans des cloisonnements et des programmes précis, permet, avec la fluidité spatiale initiée par les personnes anarcho-queers, d’aller à l’encontre du système de logement destiné aux familles nucléaires, des modèles néo-bourgeois, et de concevoir collectivement des nouvelles manières d’habiter, par le biais de la participation, du care, du communautaire, de la non-mixité, de l’horizontalité, de l’émancipation, de l’anarchie, de la parent(alit)é, du hacking et du safe space.

Aujourd’hui, créons nos propres récits, nos propres hétérotopies. Je conclurai en évoquant un projet fictionnel et utopique que j’ai conçu de manière performative en 2024 :

Cis White Men Hetero Phobia/Topia – The Autarky Island est un récit utopique où les discriminations, les relations de pouvoir et les hiérarchies de la société seraient inversées au niveau des normes de genre, de la race et des attirances sexuelles/romantiques, et où la politique/religion transpédégouine régnerait. Les hommes blancs cisgenres hétérosexuels feraient donc partie d’une minorité et seraient perpétuellement discriminés et bafoués. Qu’en est-il d’une ère queer intersectionnelle et non-binaire où la misandrie est la norme ? Le temps d’une soirée, il sera temps d’inverser les rôles et les rapports de force. Le jeu de rôle commence. Toi qui me lis, homme blanc cisgenre hétéro, avec le temps, on ne t’aimera plus.

SUGGESTIONS BIBLIOGRAPHIQUES

• Aguilar, J., « Situational Sexual Behaviors : The Ideological Work of Moving toward Polyamory in Communal Living Groups », in Journal of Contemporary Ethnography, 42(1), 2013, p. 104-129.
L’amour du chez soi. Éléments pour une réflexion sur l’évolution de l’habitat bourgeois à Bruxelles de 1850 à 1914, Bruxelles, CIDEP, 2007.
• Bereni, L, Chauvin S., Jaunait A., Revillard, A., Introduction aux études sur le genre. 3e édition revue et augmentée, Louvain-La-Neuve, De Boeck supérieur, 2020.
• Bourcier, S., Queer Zones. La Trilogie, Paris, Éditions Amsterdam, 2021 [2000-2011].
• Bourcier, S., Homo inc·orporated. Le triangle et la licorne qui pète, Paris, Éditions Cambourakis, 2019.
• Frisch, M., 2002, « Planning as a Heterosexist Project. » Journal of planning education and research, Vol. 21, n° 3, pp. 254-266.
• Gaissad, L., Hommes en chasse, Chroniques territoriales d’une sexualité secrète, Presses universitaires de Paris Nanterre, Paris, 2020.
• Kern, L., La ville féministe. Notes de terrain, Éditions Remue-ménage, 2022.
• Lacôte, V., Quand les hommes sort(ai)ent pour baiser. De la ritualisation des comportements de drague HsH aux terrains de chasse dématérialisés à l’ère du Covid-19, Mémoire de master de spécialisation en études de genre, inédit, Université Catholique de Louvain, 2020.
• Raibaud, Y., La ville faite par et pour les hommes, Paris, Belin, 2015.
• Robinou [Astrée Duval], Queer Communal Kinship Now !, Santa Barbara (Californie), Punctum Books, 2023.
• Sacco, M., Paternotte, D., Genre et ville. Partager l’espace public, Académia- Bruylant, 2018.
• Weston, K., Families We Choose : Lesbians, Gays, Kinship. Between Men – Between Women, New York, Columbia University Press, 1997.
• Meziani, A., Troubler nos relations avec amour·s : une réflexion autour des systèmes de relations polyamoureuses et de leurs politiques, Mémoire de master de spécialisation en études de genre, Université Catholique de Louvain, 2021.
• Il existe par ailleurs, depuis 2024, un projet de recherche en cours mené à l’Université Libre de Bruxelles dont la thématique est « Diagnostic : Gender
Mainstreaming de la planification territoriale, une approche intersectionnelle de la planification bruxelloise », rassemblant Victor Lacôte et la chercheuse postdoctorante Muriel Sacco, financé par Perspective Brussels, en partenariat avec le cabinet Karbon Architectures.


Cette analyse a été initialement publiée dans la revue Dérivations et est téléchargeable via l’encadré ci-dessus.

|1| Astrée Duval est une artiste trans blanche qui navigue entre Berlin, Bruxelles et Paris. Prolifique et pluriel, son travail couvre les domaines de la littérature, de la philosophie et de la théorie critique, de l’art vidéo et de la performance.

|2| Meziani A., Troubler nos relations avec amour·s : Une réflexion autour des systèmes de relations polyamoureuses et de leurs politiques, Master de spécialisation en études de genre, inédit, Université Catholique de Louvain, 2021.

|3| Workshop donné à Tokonoma à Berlin par Astrée Duval le 24 janvier 2024.

|4| Attitude ou pratique qui consiste à défier les normes de genre traditionnelles et binaires, notamment dans le but d’effectuer une critique sociétale ou un stand-up dans le registre de la déclaration artistique.

|5| Notes personnelles de l’auteurice, issues du workshop susmentionné, ndlr.

|6| L’asbl L Trans Form propose des espaces inclusifs de bricolage et de travail en bâtiment (voir https://ltransform.be/), ndlr.

|7| À l’origine des Journées du Matrimoine, « L’architecture qui dégenre » est une asbl qui sensibilise aux enjeux du genre et de l’inclusion dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme (voir www.architecturequidegenre.be), ndlr.

|8| Le terme désigne de manière générale le soin de soi et des autres, et se décline aujourd’hui dans les différents registres des sciences humaines à travers un riche faisceau théorique (ndlr).

|9| La Maison Arc-en-Ciel de la Santé est un centre de soin à destination des publics LGBTQIA+ et leurs allié·es (voir www.grandscarmes.org), ndlr.

|10| Naast Monique, À propos – Manifesto et objectifs, [en ligne] www.naastmonique.pink/about.html, consulté le 17 mai 2025.

|11| Le terme safe space désigne un lieu où l’on se sent en sécurité (safe), un espace refuge physique ou virtuel ; il est un aspect important des espaces de non-mixité, où les personnes sont libres de se retrouver, de s’exprimer ou d’échanger des expériences et opinions socio-politiques sans peur de subir une quelconque forme de jugement, préjudice, discrimination ou violence (physique comme verbale). Le safe space ou safe place que constitue un espace de non-mixité s’adresse aux groupes marginalisés et/ou discriminés en raison de leur appartenance à certains groupes sociaux, et leur permet ainsi de s’exprimer sur leurs expériences d’exclusion sociale, sans être en présence de potentielles personnes dominantes ou oppresseures qui viendraient monopoliser la parole, ou sans être confronté·es aux réactions négatives généralement dominantes à leur sujet. Ces espaces sont des formes de résistance et de lutte contre l’hétéronormativité à l’œuvre dans la société.

|12| On peut développer cet acronyme en « Femmes, Lesbiennes, Intersexe, Non-binaire, Trans, Agenre » – c’est-à-dire les groupes oppressés par le patriarcat en raison de leur genre (ndlr).

|13| NDLR : le mouvement queer Radical Faeries, né aux USA dans les années 70, intègre une dimension politique anticonsumériste et spirituelle d’inspiration paganiste. https://www.folleterre.org/fr/accueil/. « Nous sommes des queers, de tous âges, genres, formes et tailles, de toutes races, nationalités, croyances (ou d’aucune) qui nous relions à la vie et les un·e·s aux autres par l’entremise des dons de la nature, et du pouvoir du cœur, en écoutant et partageant nos histoires, à travers nos corps et nos esprits, et par l’humour, le costume, les chansons, la cuisine et les tambours, la transe, les massages, les rituels, les jeux et le sexxxxxxe… Nous sommes des personnes queer, explorant la vie en communauté, en harmonie avec la nature des gays, des lesbiennes, des personnes trans ou non-binaires, qui trouvons coopération et bienveillance, qui découvrons la conscience de sujet à sujet, qui n’avons ni dogme ni religion, mais qui sommes plein d’esprit. Nous refusons la hiérarchie et embrassons le consensus, les fées se rassemblent dans les villes, les plages, les forêts et les montagnes, où que nous soyons, nous créons des communautés de cœur, bienvenue à Folleterre, le sanctuaire des fées en Europe. »

|14| Robinou [Astrée Duval], Queer Communal Kinship Now !, Santa Barbara (Californie), Punctum Books, 2023.

Cette publication est éditée grâce au soutien du ministère de la culture, secteur de l'Education permanente

Victor Abraham Lacô est un·e artiste architecte queer protéiforme qui établit sa recherche autour des questions de l’érotisme et de l’homoromantisme tout en théorisant son rapport à l’amour, aux spatialités et aux sexualités. Après 5 ans d’études à l’ENS d’Architecture de Lyon et à La Cambre Horta à Bruxelles, iel poursuit avec un Master de spécialisation en études de genre à l’Université catholique de Louvain. Aujourd’hui, iel partage son temps entre son engagement associatif LGBTQIA+ en tant que formateurice/conférencier·ère, la conception de jeux de société queers, ainsi que des résidences artistiques. Son mémoire, Quand les hommes sort(ai)ent pour baiser, a été récompensé du prix du mémoire LGBTQIA+ François Delor en 2021. Depuis, iel est également consultant en questions de genre et thématiques LGBTQIA+ dans le cadre d’un projet de Gender Mainstreaming avec Perspective Brussels, pour une planification urbaine davantage inclusive et intersectionnelle à l’échelle de la ville de Bruxelles.

 

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